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Conduit par Mounir Serhani

Aymen Hacen est né en 1981 à Hammam-Sousse en Tunisie. Ancien élève de l’École normale supérieure de Tunis, agrégé de lettres modernes, il a été, entre 2006 et 2008, allocataire-moniteur de l’École normale supérieure Lettres et Sciences Humaines de Lyon où il continue de préparer un doctorat sur Cioran. Il est aujourd’hui assistant à l’Institut Supérieur des langues appliquées aux affaires et au tourisme de Moknine (Tunisie). Poète et essayiste, il est l’auteur de Stellaire. Découverte de l’homme gauche, Fata Morgana, 2006 ; Alphabet de l’heure bleue, Jean-Pierre Huguet, en 2007 ; Le Gai désespoir de Cioran, Miskiliani, Tunisie, en septembre 2007, essai sur le tragique en littérature ; Erhebung (avec des photographies de Yan Tomaszewski, Jean-Pierre Huguet éditeur, 2008). Il a participé avec Adonis, Mahmoud Darwich et Salah Stétié au volume La Tentation du silence, « 33 poèmes inédits pour 33 jours de guerre au Liban », Paris, Europia Productions, 2007.

Codirecteur de la collection « Bleu Orient » chez Jean-Pierre Huguet, il traduit de l’arabe vers le français et vice versa. Ainsi, a-t-il aidé en 2007, à la traduction de Poème d’attente de Bernard Noël (éd. Tawbad, Tunisie). Il a traduit en arabe L’instant de ma mort de Maurice Blanchot et Le Voyageur sans titre d’Yves Leclair (en collaboration avec Mounir Serhani), à paraître prochainement aux éditions ‘Ayn qu’il vient de fonder, et prépare une version en langue arabe de Mythologie de l’homme d’Armel Guerne, ainsi que d’Absent de Bagdad de Jean-Claude Pirotte.

– La poésie est un écart par rapport au quotidien et quiconque vous connaît remarque ce désir de transcender le prosaïque parfois ennuyeux.

Souvent ennuyeux, je dirais ! Le quotidien est un piège et qui se laisse prendre est fini. Je vis en poète, que cela plaise ou non. La poésie est mon pain quotidien, le seul que je puisse consommer et digérer. Mon ami Bernard Noël refuse le titre de poète, parce qu’il pense qu’on n’est pas poète en permanence. Cette position se défend, mais, pour ma part, je vis, respire, existe par et pour la poésie. C’est difficile à dire et à décrire, mais c’est le cas.

– Pouvez-vous nous relater votre histoire avec la poésie, la découverte du « vers » et de l’écriture poétique en général ?

Dans Alphabet de l’heure bleue, j’ai tenu une sorte de journal de création dans lequel j’ai consigné la genèse de certains fragments du livre. Au tout début de ce « cahier », j’ai relaté ma naissance ou précisément mon éveil à la poésie : « Le premier livre de langue française que j’aie eu était un dictionnaire. Il était jonché d’illustrations en noir et blanc, mais seuls les drapeaux des nations étaient en couleur. Il s’agissait, car je veillais à ne pas le perdre, du Dictionnaire Larousse des débutants. Je regardais à cette époque, vers l’âge de neuf ans, l’unique chaîne de télévision française que nous captions, Antenne 2, devenue quelques années plus tard France 2, et je griffonnais sur un cahier les mots que je ne comprenais pas avec les explications trouvées dans mon dictionnaire.

Ma mère était fière de moi. Pour m’encourager, elle m’offrit un illustré, le magazine PIF, que je lisais religieusement en rénovant mes habitudes. Désormais, je tenais un crayon à la main, mon dictionnaire étant toujours à ma portée, j’étais à l’affût de la moindre difficulté.
Je devais avoir onze ans lorsqu’on me dit pour la première fois : “C’est exceptionnel, tu parles le français comme un livre !”

L’envie de lire grandissait en moi avec la volonté de maîtriser cette langue d’emprunt qui avait fini par supplanter naturellement ma langue maternelle. D’ailleurs, je ne puis dire que l’arabe est ma langue naturelle, puisque ma mère n’a jamais cessé de m’exhorter à cultiver mon amour pour le français.
Je sentis petit à petit le besoin de saisir par écrit des images que j’entrevoyais au début, mais qui devenaient de plus en plus oppressantes. Si je me donnais à cœur joie à la lecture, l’écriture se révéla beaucoup plus difficile. Les mots me faisaient défaut. Ils ne pouvaient coïncider ni avec les images que je voyais ni avec les sentiments que j’éprouvais.

Mais, un jour, je vis une image qui me dicta les premiers mots d’un premier texte. Je compris bien plus tard que c’était un poème. » (Alphabet de l’heure bleue, Jean-Pierre Huguet éditeur, 2007, pp.48-49)

– Y aura t il une explication de cet amour que vous portez pour Emile Cioran, cet intérêt à la fois personnel et académique ?

J’ai découvert Cioran grâce à Beckett. Ces phrases lues dans un ouvrage collectif sur Beckett m’ont littéralement envoûté : « Pour deviner cet homme séparé qu’est Beckett, il faudrait s’appesantir sur la locution “se tenir à l’écart”, devise tacite de chacun de ses instants, sur ce qu’elle suppose de solitude et d’obstination souterraine, sur l’essence d’un être en dehors, qui poursuit un travail implacable et sans fin. »
Une telle précision fait mouche. Cela m’a touché, troublé même, d’où mon intérêt pour Cioran qui est, comme nous, « un métèque » dont le rapport à la langue française est un rapport de conquête et de domination. À mes yeux, la conquête de la langue est le premier combat à livrer. Si on réussit, on peut dire qu’on existe, que tout est possible ; si ce n’est pas le cas, il vaut mieux se suicider !

– Quels sont les poètes qui ont influencé et, pourquoi pas, inspiré votre écriture ?

Nombreux sont les poètes, écrivains, dramaturges et essayistes que j’ai pratiqués et dont je me suis nourri, mais, au risque de prendre le contre-pied de Mallarmé que j’admire tant, je n’ai pas lu tous les livres ! C’est d’ailleurs impossible. Je ne citerai alors que les voix qui m’accompagnent quotidiennement, du moins qui s’imposent comme des modèles pour moi. Les poètes arabes antéislamiques, notamment Antara et Zuhayr Ibn Abi Sulma, sont à mettre sur le même plan qu’Homère, Virgile et Ovide. Il en va de même pour Yves Bonnefoy et al-Mutanabbi; Baudelaire et Abu Nawas ; Cioran, la Bible et le Coran; Halladj et saint Jean de la Croix ; Pierre-Albert Jourdan et Mahmoud al-Messadi. Il ne faut pas oublier les auteurs du haïku, Omar Khayyâm, Agrippa d’Aubigné, Friedrich Hölderlin, Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé, Arthur Rimbaud, Paul Verlaine, Tristan Corbière, Walt Whitman, Friedrich Nietzsche, Guillaume Apollinaire, Saint-John Perse, Abou El Kacem Chebbi, William Butler Yeats, Armand Robin, Boris Pasternak, Rainer Maria Rilke, Vladimir Maïakovski, Jorge Luis Borges, Nâzim Hikmet, Pablo Neruda, Pierre Reverdy, Yannis Ritsos, René Char, Louis-René Des Forêts, Yves Bonnefoy, André du Bouchet, Philippe Jaccottet, Jacques Dupin, Lorand Gaspar, Paul Celan, Georges Perros, Pier Paolo Pasolini, Bernard Noël, Derek Walcott, Jacques Lacarrière, Mahmoud Darwich, Amal Dongol, Pascal Quignard, Yves Leclair, etc.

– A l’opposé de votre étonnant recueil, Alphabet de l’heure bleue, où vous chantez la nuit et la langue, où vous faites une réécriture de la langue, une création du verbe avec une performance inouïe, votre livre Erhebung, livre difficile à classer, nous peint une image inhabituelle d’Aymen Hacen. Pouvez-vous nous raconter l’histoire de cette expérience qui vous a réuni avec l’artiste photographe Yan Tomaszewski, ce dialogue déjà entamé dans Stellaire. Découverte de l’homme gauche ?

J’ai rencontré Yan à l’Ecole normale supérieure Lettres et sciences humaines de Lyon. Comme toute rencontre authentique, la nôtre nous a permis de dialoguer, chacun à sa manière, grâce à son art : Yan par l’intermédiaire de son appareil photo et moi avec les mots. Deux livres ont déjà vu le jour, mais nous n’allons pas nous arrêter là. Nous continuerons, car ce dialogue est devenu nécessaire aussi bien pour Yan que pour moi.

– Quand j’ai tenu le livre entre mes mains, j’avais l’impression qu’il tente de nous tenter, nous séduire par tous les moyens : texte, image, CD. S’agit-il d’un texte audio-visuel, d’une galerie clé en mains ? De quoi s’agit-il précisément ?

Oui, de tout cela en même temps. Il s’agit d’un véritable « livre de dialogue » où les mots naissent des photos, tournent autour d’elles, s’en libèrent des fois, y reviennent d’autres…

– La lecture d’Erhebung nous oblige à retrouver l’oralité du poème et la vivacité de l’image, comme si vous vouliez accorder les deux sens, vue et ouïe, texte et image. Ce corps-à-corps devient clair davantage par la promiscuité heureuse des deux ; la lettre côtoie la photo. Comment vous jugez cette belle rencontre ?

Heureuse, cette rencontre est heureuse.

Malgré la complexité générique d’Erhebung, nous oserions l’inscrire, éphémèrement, dans le genre du fragment. Seriez-vous d’accord de considérer Erhebung comme un recueil de « fragments imagés » puisés dans l’esthétique cioranienne ?

Pas seulement cioranienne, mais fragmentaire en général. Oui, Erhebung est un recueil de fragments imagés, néanmoins Erhebung, pour moi, appartient à un genre. C’est un livre de poésie. Je suis poète et tout ce que je réalise, tout ce que j’écris émane d’une pratique poétique. Même les essais, les articles journalistiques ou scientifiques ont, à mes yeux, une vocation poétique.

– Erhebung est bien entendu un terme allemand qui signifie « sublimation ». Ya-t-il effectivement un projet de sublimation à proprement dite dans lequel sont ancrés les photographies et les textes d’Erhebung ?

Tout à fait, le travail réalisé par Yan est à ce titre précieux. Photographier le béton, l’asphalte, la ville, les paysages urbain n’est pas facile. Ces choses sont maudites, la laideur les hante, mais Yan a réussi à « sublimer » cette malédiction et à lever le voile sur la beauté qui gît au fond des choses. J’ai pour ma part tenté de le suivre dans sa quête que j’ai adoptée. Cela dit, je procède autrement. En faisant corps avec les photos de Yan, j’ai réussi à me surpasser, à voir autrement, à adopter une autre poétique. Le texte liminaire qui ouvre Erhebung est une sorte d’ « art poétique » ou de « manifeste poétique ». J’y ai expliqué ma méthode de travail et interprété la pratique de Yan.

– J’avais la chance de vous côtoyer à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon et j’avais remarqué votre penchant de dire la poésie à voix haute. L’enregistrement vocal d’Erhebung participe-t-il de cette volonté de sublimer, de donner corps au texte, à la littérature ?

Oui, je considère qu’un texte qui ne peut sortir du livre est un texte mort. Pis encore, un texte qui ne peut être dit à voix haute n’existe pas. Concernant Erhebung, Yan m’a entendu dire des poèmes à l’EHESS à Paris à l’occasion de la sortie du livre collectif La tentation du silence (« 33 poèmes pour 33 jours de guerre au Liban »). L’idée du CD lui a été suggérée par l’énergie de ma voix et par ma façon de dire la poésie. Notre éditeur, Jean-Pierre Huguet, a réalisé ce vœu commun.

– Je suis curieux de savoir si vous avez réservé une place pour un conflit initial entre le sacré et le profane dans votre sublimation. En d’autres termes, serait-il possible de voir dans cette nouvelle expérience artistique un nouvel Alphabet de la transcendance et, corrélativement, de l’immanence ?

Je suis pour une transcendance immanente, une transcendance tournée vers l’intérieur, à la manière de certains soufis et mystiques. Je n’accepte pas, du moins je refuse d’accepter toute forme de transcendance. Tout ce qui est profond, tout ce qui a de la valeur, tout ce qui a un sens est immanent et non transcendant. Même la foi, la vraie, elle est immanente, en ce sens qu’elle provient de l’intérieur, particulièrement d’un besoin intérieur.

– Voyez-vous dans ce mariage texte-image une ouverture de la littérature ou une réduction qui impose au lecteur une conception finie et parfaite du verbe, de l’art et de la couleur ?

Peut-être ce livre représente-t-il pour Yan et moi une conception aboutie de la création poétique et artistique, mais il ne peut l’être pour tous. Erhebung est le fruit d’une quête commune, mais ce qui importe c’est le chemin et non le but ou la destination ou l’arrivée… Pour ma part, je cherche encore.

– Avez-vous le projet de donner la possibilité au lecteur arabophone d’accéder à Erhebung en traduisant les textes en arabe ?

Bien sûr… et je compte sur le bon vouloir de mes amis pour ce faire… J’ai foi en eux.

Ouvrages d’Aymen Hacen:

Bourgeons et prémices, . La Balance, Sousse, 1999 (poésie)
Dans le creux de ma main, éd. L’Harmattan, Paris, 2003 (poésie)
Alphabet de l’heure bleue, éd. La Balance, Sousse, 2005 (poésie ; postface de HYPERLINK « https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Pierre_Garrigues&action=edit&redlink=1″Pierre Garrigues ; rééd. éd. Jean-Pierre Huguet, Saint-Julien-Molin-Molette, 2007 avec une préface d’HYPERLINK « https://fr.wikipedia.org/wiki/Yves_Leclair »Yves Leclair)
Correspondance avec l’écrivain Camille Laurens, éd. Services culturels de l’HYPERLINK « https://fr.wikipedia.org/wiki/Ambassade_de_France_en_Tunisie »ambassade de France en Tunisie, Tunis, 2005
Stellaire. Découverte de l’homme gauche, éd. Fata Morgana, Fontfroide-le-Haut, 2006
Le gai désespoir de Cioran, éd. Miskiliani, Tunis, Tunisie, 2007 (essai)
Erhebung, éd. Jean-Pierre Huguet, Saint-Julien-Molin-Molette, 2008 (textes accompagnés de photographies de HYPERLINK « https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Yan_Tomaszewski&action=edit&redlink=1″Yan Tomaszewski)
Le silence la cécité, éd. Jean-Pierre Huguet, Saint-Julien-Molin-Molette, 2009 (préface de HYPERLINK « https://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_No%C3%ABl »Bernard Noël)
Il a tant donné, j’ai peu reçu de HYPERLINK « https://fr.wikipedia.org/wiki/Mohamed_Ghozzi »Mohamed Ghozzi, éd. Centre national de traduction, Tunis, 2009 (traduction de l’arabe au français)
Présentielle. Fragments du déjà-vu, éd. Walidoff, Tunis, 2010 (récit)
Glorieux mensonge, éd. Perspectives, Tunis, 2011 (roman)
À l’abri dans les ruines. Poésie et philosophie en écho, éd. E-Narrator, Paris, 2012 (essai)
Le retour des assassins, propos sur la Tunisie : janvier 2011 – juillet 2012 (préface de HYPERLINK « https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Bergounioux »Pierre Bergounioux), éd. Le Bousquet – La Barthe, Barre-des-Cévennes, 2013 (pamphlet)
Casuistique de l’égoïsme. Journal di ramadan 1434-2013, éd. Nirvana, Tunis, 2014 (journal)
Hymne national précédé de L’Assassinat de Chokri Belaïd, éd. Nirvana, Tunis, 2014 (pamphlet)
Moncef Mezghanni, Le Merle de la ville captive, éd. Fédérop, Gardonne, 2014 (traduction d’Aymen Hacen)
L’Art tunisien de la guerre, éd. KA’ éditions, Tunis, 2014 (pamphlet ; postface de Roland Jaccard)
Tunisité, suivi de Chroniques du sang calciné et autres polèmes, éd. Fédérop, Gardonne, 2015 (poésie)
HYPERLINK « https://fr.wikipedia.org/wiki/Adonis_(po%C3%A8te) »Adonis, Jérusalem, éd. Mercure de France, Paris, 2016 (traduction d’Aymen Hacen)

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