Noomane Raboudi
Islamologue et politologue, professeur à l’Université d’Ottawa

Noomane Raboudi Islamologue et politologue, professeur à l’Université d’Ottawa

S’engager contre l’islamisme radical, contribuer à la réforme de l’islam, respecter la laïcité québécoise et accepter l’égalité des sexes sont les seuls moyens qui sont en mesure de nous sortir de notre enfermement et de notre isolation.

Dans l’état actuel des choses, il y a un triste constat à faire. En tant que musulmans du Québec, nous devrions le prendre sérieusement en considération, car il y va de nos vies et de l’avenir de nos enfants. Le Québec et le Canada sont malheureusement les derniers ilots de paix en Occident ou il nous est encore possible de vivre et de s’épanouir. En plus de la destruction de nos pays d’origine, l’Europe et les États-Unis à cause de leur islamophobie structurelle, sociale et institutionnelle sont devenus des endroits invivables pour les musulmans.

Qu’elles soient réelles, exagérées ou construites ne change rien à la difficulté de notre situation. Peu importe la différence dans leur nature, leurs conséquences demeurent les mêmes. Il faut avoir l’intelligence nécessaire pour prendre conscience de ce danger qui pousse vers l’européanisation de la question d’immigration au Québec et au Canada. Il est de notre devoir envers nous-mêmes, envers nos enfants, envers le Québec et envers le Canada de le préserver. Contrairement à l’Europe, nous avons la chance ici au Canada d’avoir une immigration choisie, qualifiée et de très haut niveau d’éducation. Il faut être plus intelligent que l’islamisme qui cherche à nous utiliser pour narguer les sociétés occidentales. Il faut aussi être plus intelligent que les extrêmes-droites occidentales qui n’ont qu’une seule obsession en tête ; nous chasser définitivement de nos sociétés d’accueils.

Contrairement à nous, tous les deux n’ont rien à perdre. Ce choc titanesque de radicalisme dans lequel ils sont engagés constitue leur raison d’être. Tous les deux cherchent à nous déconnecter de nos sociétés d’adoption pour des raisons qui les concernent. En revanche, pour nous cette confrontation absurde n’est pas le combat pour lequel nous avons quitté nos patries natales, nos familles et nos proches afin de nous installer au Québec et au Canada et d’y construire une nouvelle vie. Si nous ne nous comportions pas intelligemment face à ces deux radicalismes, nous avons tout à perdre. C’est toutes nos vies et celles de nos enfants qui seront mises en péril. Si l’empoisonnement de la vie publique au Québec et au Canada continue au rythme actuel jusqu’à l’européanisation des clivages ethniques liée à l’immigration, tout le monde sera perdant, mais nous seuls serions accusés de la responsabilité d’un tel scénario.

La naissance et le développement d’une extrême-droite xénophobe dans une société qui dépend économiquement et socialement de l’immigration signifient la guerre civile assurée. Même si nous sommes en partie responsables de cette crise, la société québécoise et canadienne à cause des circonstances mondiales très hostiles à l’islam dans son ensemble sera portée à nous faire assumer l’entière responsabilité d’une telle situation. De telles accusations seront encore plus faciles à cause de notre division et notre désorganisation politique et sociale.

Et surtout, ne nous nous réjouissons pas trop des lois ou des motions qu’on peut voter au parlement québécois ou canadien contre l’islamophobie. Il ne faut pas non plus trop s’emballer pour ces comités de réflexion sur le racisme systémique comme c’est le cas présentement au Québec. Elles peuvent probablement partiellement nous protéger juridiquement et institutionnellement, mais malheureusement, elles ne feront que nous isoler encore plus socialement et politiquement des sociétés québécoise et canadienne. Elles ne feront qu’institutionnaliser une fracture que nous cherchons au contraire et à tout prix à calfeutrer socialement. Elles viendront institutionnaliser notre posture victimaire sans régler nécessairement les contentieux socioculturels non résolus qui minent notre intégration aux tissus sociaux québécois et canadien.

Ce type de lois, de motions et de comités seront à coup sûr perçus par nos concitoyens de souche comme des entraves graves et des limitations inacceptables à leur liberté d’expression, une valeur sacrée et fondatrice des démocraties québécoise et canadienne. Elles paraitront pour le Québécois et le Canadien de souche comme une preuve tangible du danger que représente notre présence même à leur mode de vie et leurs convictions politiques. En fin de compte au lieu de nous servir, elles ne peuvent que valider auprès de la population québéco-canadienne les thèses de l’extrême droite islamophobe et xénophobe qui ne voient en nous qu’un danger aux identités occidentales à éliminer à tout prix.

Au lieu de les exiger ou de les défendre, il faut prendre de la distance avec ce type de lois et de comités et avec ceux qui les proposent. C’est la position stratégique qu’exige l’instinct politique pragmatique et intelligent. Il faut plutôt travailler sur la sensibilisation sociale et citoyenne pour sensibiliser la société civile québécoise et canadienne aux souffrances et aux injustices qui nous frappent au quotidien. Il faut modifier les idées par le bon exemple. En nous comportant comme des citoyens modèles respectueux des valeurs et de mode vie de la société d’accueil, nous pourrions regagner sa confiance, son empathie et sa reconnaissance. Chercher du soutien ou des alliés auprès des systèmes politiques ou auprès d’une classe politique qui en plus d’avoir ses propres calculs électoralistes est déjà très discréditée aux yeux de l’opinion publique n’est pas la bonne stratégie. Elle ne fera qu’accentuer l’hostilité de cette même opinion à notre égard.

S’engager contre l’islamisme radical, contribuer à la réforme de l’islam, respecter la laïcité québécoise et accepter l’égalité des sexes sont les seuls moyens qui sont en mesure de nous sortir de notre enfermement et de notre isolation. Ils sont aussi les seuls qui sont possibles, réalistes et réalisables. Toute autre stratégie signifie la continuité de notre exclusion et de notre stigmatisation. C’est à nous de choisir. Le moment de choisir est arrivé, car inutile de se le cacher, notre situation actuelle est d’une extrême gravité. Il faut apprendre à tirer les leçons de l’histoire. Ce qui s’est passé à Québec le 29 janvier 2017 en est une. Il faut bien la lire et bien l’assimiler. Par notre parcours, par notre passé et par notre présent d’aujourd’hui nous sommes bien placés pour savoir que les lois de l’histoire sont sans pitié. Pour éviter ce que Hegel appelait les ruses de l’histoire, il faut appliquer la maxime sage d’Ambroise de Milan qui disait : « si tu es à Rome vis comme les Romains ». Alors si nous sommes au Québec et au Canada, vivons donc comme les Québécois et les Canadiens.

quebec.huffingtonpost.ca

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